Il existe une définition du métier, et les plus grands l'ont formulée mieux que personne.
Tadao Ando : « On ne peut pas simplement poser quelque chose de nouveau sur un lieu. Il faut absorber ce que l'on voit autour de soi, ce qui existe sur la terre ». Zaha Hadid : « L'architecture, c'est vraiment une affaire de bien-être. Les gens veulent se sentir bien dans un espace ». Jacques Herzog, enfin, résumant une pratique entière : « Nous essayons toujours de rendre nos projets uniques, en ce sens qu'ils sont faits spécifiquement pour un lieu donné, un temps donné, un budget donné ».
Écouter le terrain. Concevoir pour le bien-être de ceux qui habiteront. Ne jamais répéter. Voilà le métier, et c'est à cette exigence que nous mesurons chaque projet.
Concevoir ainsi commence toujours par écouter. L'histoire du client, d'abord : ce qu'il vit, ce dont il a besoin, ce qu'il n'a pas encore su formuler. Le terrain, ensuite : sa lumière, sa pente, ses arbres, sa contrainte. De cette écoute naît une vision, et un projet qui n'a jamais existé et n'existera jamais deux fois.
Mon rôle, dans ce travail, n'est pas celui d'un artiste. Il ressemble davantage à celui d'un chef d'orchestre : organiser des besoins autour d'une vision, les accorder à un lieu, et coordonner les équipes techniques qui vont donner corps à l'idée. L'imagination n'est pas là pour s'exposer, elle est là pour pousser le concept plus loin, pour concevoir autrement quand la facilité voudrait qu'on répète.
C'est cette distinction que nous tenons. Il y a la construction, utile, nécessaire, partout. Et il y a l'architecture : celle qui écoute, qui cherche, qui signe une intention. Les deux ne portent pas le même nom, et ne laissent pas la même trace.
Notre travail est de mériter le second.
La matière donne l'âme d'un projet. Le reste, les volumes, les plans, organise ; mais c'est la matière qui fait sentir.
Il y a une pierre ancienne, déjà vécue, que l'on recueille et que l'on intègre dans un projet contemporain. Elle a été vue, touchée, usée avant nous ; en la posant dans le neuf, on ne pose pas seulement un matériau, on pose une histoire, et cette histoire devient la profondeur du lieu. Un projet gagne son âme à ce prix : accepter que la matière parle d'un temps qui n'est pas le nôtre.
Puis vient l'exécution. Je conçois la manière dont la matière sera détournée, taillée, patinée, pliée, sortie de son usage pour en servir un autre, et je confie ce geste à l'artisan, dont le savoir-faire donne corps à l'idée. Réinventer un matériau, ce n'est pas appliquer ce que l'on connaît déjà : c'est voir le potentiel enfoui dans une surface et décider de le faire remonter. Une matière ordinaire peut alors devenir une œuvre, née d'une intention, portée par une main.
Mais la matière ne se choisit jamais seule. Devant un marbre, je vois déjà le bois qui répondra à sa veinure, la robinetterie qui prolongera son ton. Il y a toujours des couleurs, des textures, des lumières à accorder, un mariage à anticiper. Explorer ces matières est, pour moi, un plaisir sans fin : chercher, redécouvrir, constituer patiemment une matériauthèque où chaque échantillon attend le projet qui le révélera.
Car l'enjeu n'est pas de trouver la belle matière. Il est de l'assembler juste, dans un projet précis, avec tout ce qui l'entoure. Comme le disent Herzog & de Meuron, on cherche des matériaux « aussi intelligents et complexes que les phénomènes naturels, qui font appel à tous nos sens ». La justesse n'est pas dans l'objet. Elle est dans l'accord.
Le client voulait une villa ludique, quelque chose qui se démarque, qui ne ressemble à rien de connu. C'était le point de départ, et c'était un vrai GO : la liberté de concevoir autrement.
Le terrain, à Ubud, était dense et vivant, couvert de palmiers et d'essences endémiques. La première décision a été la plus simple, et la plus engageante : ne pas abattre. Garder les arbres, et faire naître la maison autour d'eux. De cette contrainte est venue la forme, un volume circulaire, qui n'écrase rien et laisse la végétation l'envelopper. L'arbre revient au centre ; l'architecture se plie à ce qui existait avant elle.
Le reste s'est construit à partir de là. Un toboggan sculptural descend en spirale depuis l'étage jusque dans l'eau, l'idée ludique du client, devenue geste d'architecture. Un filet est tendu dans le vide entre les deux niveaux, un coin lecture suspendu au-dessus du salon. Un toit en éventail d'ulin coiffe le cercle comme une canopée, et lui donne son nom.
Rien de tout cela n'est décoratif. Chaque geste répond à l'intention de départ : faire de cette maison une expérience plutôt qu'un objet. C'est le sens du projet, et sa réponse à une Bali où les villas finissent par se ressembler, une architecture qu'on identifie d'un regard, et dont on se souvient.
Une maison que la jungle a dessinée la première.